En trompe l’oeil (vaudeville) acte 1

Acte 1 Scène 1

FRANÇOISE : Elle m’a gonflé, tu ne peux pas savoir ce qu’elle m’a gonflé. Et Paul par ci, et Paul par là. Il n’y en a que pour toi. Selon elle, tu serais une des merveilles de l’Univers, l’acmé de la masculinité, le mâle universel. D’après elle, je ne te mérite pas, mais alors pas du tout !

PAUL : Remarque, elle n’a pas tort. Que tu le veuilles ou non, je suis quand même un être exceptionnel. Tu me l’as souvent dit !

FRANÇOISE : N’en fais pas trop quand même ! Et que tu as de la chance d’être mariée avec Paul qui est toujours prévenant, qui devance le moindre de tes désirs, qui t’offre tout ce que tu souhaites… Elle m’a vraiment gonflée, encore plus que d’habitude. Quelle charogne !

PAUL : Et tu penses qu’elle a tort ?

FRANÇOISE : Non, je ne dis pas cela. Tu es merveilleux mon chéri, je te l’ai toujours dit.

PAUL : Et alors, je en vois pas pourquoi cela te gêne qu’elle pense comme toi.

FRANÇOISE : Mais parce que c’est cette dégénérée qui le dit. Fabienne n’a pas le droit de te trouver exceptionnel. Tu es à moi, pas à elle. Pas à cette pimbêche qui se prend encore pour une adolescente. Non, mais tu as vu comme elle s’habille. Une pute… Une vraie pute sur le retour. Tu ne vas pas me dire que tu ne l’as pas remarqué !

PAUL : Elle est peut-être un peu trop maquillée. Pour le reste…

FRANÇOISE : Ah, vous les hommes, vous êtes tous les même ! Du moment qu’on porte une minijupe, un corsage transparent et des talons de dix centimètre de haut, on est bien habillé. Non, mais tu as vu ces couleurs ! Un vrai arc en ciel ambulant ! Remarque, dans le noir, on ne risque pas de la perdre.

PAUL : Chérie, je ne te comprends pas. On dit du bien de ton mari, on te jalouse car tu t’es mariée avec Apollon croisé avec Einstein, et tu n’es pas contente. N’importe quelle femme à ta place serait ravie.

FRANÇOISE : Pas elle ! Tu comprends, si c’est cette dégénérée qui te trouve formidable, c’est peut-être que… tu ne l’es pas.

PAUL : Que veux-tu dire ? J’ai un peu de mal à saisir ta logique féminine.

FRANÇOISE : Je veux dire que si un être stupide trouve quelqu’un intelligent, c’est qu’il ne l’est pas ! Une poule ne peut pas comprendre un génie.  C’est mathématique !

PAUL : Je n’ai toujours rien compris.

FRANÇOISE : Tu le fais exprès ou quoi ! À moins que…

PAUL : À moins que quoi ?

FRANÇOISE : Que finalement, tu sois aussi conne qu’elle.

PAUL : Con.

FRANÇOISE : Con, quoi ?

PAUL : Je ne peux pas être conne. Con peut-être… mais pas conne.

FRANÇOISE : Si justement ! Conne, je le maintiens.

PAUL : Que veux-tu dire ? Je nage dans une logique de plus en plus floue. Un vrai marécage d’incohérence !

FRANÇOISE : Je lui ai dit que tu étais…

PAUL : Que j’étais…

FRANÇOISE : Homosexuel. Je lui ai dit que tu étais… gay… gay jusqu’au bout des ongles !

PAUL : Mais tu es complètement folle ! Moi gay ?

FRANÇOISE : Écoute, elle m’a tellement énervée… que cela m’a échappé. C’est parti tout seul !

PAUL : Et j’espère que tu t’es vite rétractée.

FRANÇOISE : Non… Au contraire, j’ai… creusé… développé…approfondi.

PAUL : Tu as creusé ! Tu as approfondi ! Tu as développé quoi ? Que tu avais des preuves ?

FRANÇOISE : Oui. Que… je t’avais surpris dans les bras d’un homme en train de l’embrasser sur la bouche.

PAUL : Et alors, cela ne prouve rien. Les russes s’embrassent bien sur la bouche, et ils ne sont pas tous gays que je sache !

FRANÇOISE : Que je m’en doutais depuis quelque temps, car tu avais commencé à me demander des pratiques sexuelles… spéciales.

PAUL : De mieux en mieux. Et quoi comme pratiques, j’ai hâte de savoir. On ne sait jamais, cela pourrait ouvrir de nouveaux horizons à notre couple, mettre un peu de piment dans nos relations qui sont, disons-le, un peu trop classique apparemment !

FRANÇOISE : Des choses spéciales. Enfin tu sais bien…

PAUL : Non. Je suis toujours dans le bleu… Un bleu foncé, si tu veux mon avis. Presque noir.

FRANÇOISE : Des trucs que font les homosexuels, des trucs par… enfin merde, tu le fais exprès !

PAUL : Sois plus précises. Vu que je n’ai jamais été gay, je ne vois pas trop où tu veux en venir.

FRANÇOISE : Des trucs par… derrière.

PAUL : Ah, ça y est ! J’ai pigé ! Et alors, cela peut se faire dans un couple. D’accord, tu as toujours refusé. Tes fameux principes religieux. Mais je suis sûre qu’elle le pratique, elle.

FRANÇOISE : Qui ?

PAUL : Fabienne. La dégénérée. Elle n’a pas réagi dans ce sens quand tu lui as dit que j’étais devenu un obsédé de la marche arrière.

FRANÇOISE : Si. Alors, j’ai dû…

PAUL : Je m’attends au pire.

FRANÇOISE : Je lui ai dit que je t’avais surpris avec… Dominique… dans notre lit.

PAUL : Dominique ! Mon associé ! D’accord, il est homo, mais de là à coucher avec lui !

FRANÇOISE : Oui, avec lui. Même que tu as fait ton coming out dans la foulée. Que tu m’as avoué avoir compris ton homosexualité depuis des années pour enfin l’admettre.

PAUL : Non, mais tu es complètement folle ! Mon coming out… et avec Dominique en plus ! Quand il va savoir que j’ai enfin couché avec lui, il va être aux anges. Il devait en rêver depuis des lustres ! Mais, tu te rends compte dans quelle situation, tu nous as mis ! Tu es complètement folle, ma pauvre !

FRANÇOISE : Fabienne ne va rien dire à personne. Elle m’a donné sa parole.

PAUL : Et tu l’as crue ! Tu sais très bien qu’elle ne peut pas tenir sa langue. D’ici ce soir, tout le monde va être au courant. Ah, elle va être belle la fin des vacances ! Je vois le tableau d’ici : un vrai Picasso de la grande époque ! On va tout de suite démentir… Tout de suite et tous les deux… ensemble.

FRANÇOISE : Non.

PAUL : Comment ça, non ?

FRANÇOISE : Tu sais très bien qu’on ne peut pas arrêter une rumeur comme cela. Il faut trouver autre chose.

PAUL : Autre chose ! Remarque, j’ai bien une idée…Radicale d’ailleurs.

FRANÇOISE : Laquelle ?

PAUL : Eh bien… Que je couche avec Fabienne pour lui prouver le contraire.

FRANÇOISE : Avec cette pute ! Pas question ! Si tu fais cela, je te quitte sur le champ.

PAUL : Alors avec Catherine. Elle est moins bandante, mais si c’est pour la bonne cause, alors je suis prêt à me dévouer.

FRANÇOISE : Pas question non plus. Elle a toujours été amoureuse de toi. Elle serait trop contente.

PAUL : Alors avec qui ?

FRANÇOISE : Personne. Avec personne. Sinon, bye bye.

PAUL : Françoise, tu nous fous dans un merdier impossible qui va chambouler notre vie et celle de nos amis. Et quand je te propose une solution simple pour en sortir, tu refuses tout en bloc. Il va falloir que tu assumes les conséquences de tes actes… pour une fois.

FRANÇOISE : Que veux-tu dire ?

PAUL : Que tu es la reine des embrouilles.

FRANÇOISE : Et toi, un salaud qui, à la première occasion, trouve un prétexte pour coucher avec les épouses de nos amis. Tu es un vrai salaud, Paul ! Je ne sais pas si tu t’en rends compte ! Tu trouves la première opportunité pour assouvir tes fantasmes. Bravo !

PAUL : Arrête ! Je te signale que tout ceci est de ta faute. J’essaie simplement de réparer les dégâts. Alors, que proposes-tu pour nous sortir du merdier dans lequel tu nous as foutu ?

FRANÇOISE : Rien.

PAUL : Rien ! Comment ça, rien !

FRANÇOISE : Je me suis dit que cela pourrait mettre du piment dans notre vie. Tu ne trouves pas que nous devenons un vieux couple endormi par nos habitudes. Il est encore temps de réagir, Paul ! Alors, je n’infirmerai rien. Au contraire, je vais tout faire pour que la rumeur se propage… Je vais me baigner dans la mer mon amour, je te laisse avec ta conscience. Je m’en vais dire à toute la plage que tu assumes enfin le genre que t’a donné la Nature… dans sa grande générosité.